40 ans de féminisme

Nous remercions Isa Iasenza, l’une des pionnière du Centre des femmes solidaires et engagées (à l’époque Centro Donne Montréal) pour ce témoignage.


Une histoire d’engagement et de passion : la création du Centro Donne Montréal

Le contexte des années 70

Au sein de la communauté italienne à Montréal, les années 70 peuvent être caractérisées par l’éveil des jeunes femmes de cette communauté face à leur condition féminine. C’est-à-dire qu’une prise de conscience a eu lieu de leurs droits, leur place dans leur communauté et de leur famille, la place occupée par leurs mères, de l’égalité entre les hommes et les femmes, etc.  On retrouvait cette nouvelle prise de conscience surtout chez des jeunes femmes qui avaient fréquenté l’université, mais dans une certaine mesure, aussi chez certaines travailleuses et femmes au foyer de la première génération d’immigrantes.

Ces jeunes femmes souhaitaient rompre avec le modèle de rôle traditionnel qui prévalait à cette époque, c’est-à-dire, se marier, avoir des enfants, obéir à son mari et à la belle famille (…). L’emprise des paroisses catholiques italiennes de l’époque était encore prévalente, tout comme les valeurs traditionnelles des parents de ces jeunes femmes et de la communauté en général (…). La plupart des journaux de la communauté italienne véhiculaient, non seulement ces valeurs traditionnelles, mais exprimaient des idées ouvertement sexistes. 

Il faut aussi se rappeler qu’un nombre important de femmes adultes d’origine italienne travaillaient dans le secteur du textile et manufacturier. Ces femmes travaillaient surtout dans des usines non-syndiquées, sans sécurité d’emploi, avec des conditions de travail difficiles. D’autres travaillaient à la maison avec leur machine à coudre et étaient payées selon le nombre de morceaux cousus. À l’époque, on considérait que les femmes d’origine italienne étaient isolées, ne connaissant pas leurs droits, ni les langues officielles et étaient soumises à leurs maris et à leurs familles.

C’est dans ce contexte que l’idée de créer un endroit d’échange, d’éducation populaire, de discussion, de rencontre et de conscientisation entre femmes d’origine italienne de Montréal a émergé.


« (…) il fallait convaincre le responsable que les femmes avaient aussi le droit de sortir de chez elles une fois par semaine. »

Un lieu pour les femmes d’origine italienne

À la fin des années 70, je travaillais en tant qu’intervenante communautaire dans le quartier St-Michel au Centre des services sociaux du Montréal métropolitain (CSSMM). Dans le cadre de ce travail, j’ai rencontré des groupes de personnes âgées, surtout des hommes, dans ce quartier qui se rencontraient régulièrement. Lors d’une de mes rencontres avec eux, il y avait la présence de trois ou quatre femmes.  En parlant avec elles, j’ai découvert qu’elles souhaitaient, elles aussi, avoir un lieu de rencontre et d’échange régulier pour sortir de leur isolement.

Avec la collaboration d’un président d’un club d’âge d’or, nous avons réservé un après-midi par semaine pour des rencontres destinées aux femmes du quartier St-Michel. Cette collaboration est venue seulement après de multiples négociations et échanges, car il fallait convaincre le responsable que les femmes avaient aussi le droit de sortir de chez elles une fois par semaine. La première rencontre a eu lieu avec la participation d’une vingtaine de femmes prêtes à vouloir créer un espace à elles. Après une certaine démarche et plusieurs rencontres nous avons créé  l’Association des Femmes de St-Michel. Mon travail auprès de ce regroupement de femmes d’origine italienne deviendrait la base de recrutement des femmes du quartier St-Michel pour les activités du Centro Donne.

Par la suite, j’ai rencontré, par hasard, une personne faisant partie d’un collectif de jeunes militants d’origine italienne nommé Il Collettivo. Ceci a déclenché une conversation avec les femmes de ce groupe, où est née l’idée de créer un centre pour femmes d’origine italienne. J’étais la personne qui a réalisé la rencontre entre les jeunes militantes féministes du Collettivo et les femmes de l’Association de St-Michel (…) qui a donné naissance au Centro Donne Montréal.

Plusieurs mois de travail d’organisation intense ont suivi pour arriver à son inauguration en juillet 1978 sur le boul. St-Michel. Le centre a ouvert avec deux employées à temps plein et un budget pour couvrir les dépenses du loyer et des activités.

Un début difficile

La création du Centro Donne était, en fait, la mise en commun des membres de deux groupes, les femmes du Collettivo et les femmes de l’Association de St-Michel, qui souhaitaient promouvoir la condition féminine des femmes de la communauté italienne.

Cette mise en commun ne fut pas faite sans heurt. Des visions différentes s’affrontaient. Par quoi fallait-il commencé? Certains membres souhaitaient que le Centro Donne soit un lieu de conscientisation et d’action politique et sociale.  D’autres souhaitaient plutôt un centre d’aide, d’entraide et d’éducation. Quoi faire? Comment le faire? Avec quels moyens?

De plus, il fallait aussi répondre aux bailleurs de fonds qui avaient leurs propres exigences

La réalisation d’un projet collectif et novateur

Les femmes qui ont décidé de poursuivre le travail amorcé, malgré les difficultés du début, ont travaillé très fort pour bâtir un lieu d’échange, de discussion et de services avec, et pour, les femmes d’origine italienne. Avec le temps et de la réflexion, les activités et les services se sont clarifiés. Le Centro Donne a trouvé un équilibre qui lui a permis de réaliser des activités et des programmes qui étaient originaux et qui répondaient à un ensemble de besoins des femmes d’origine italienne de différents groupes d’âge et de condition sociale.

Une expérience unique et enrichissante 

Pour moi, cette expérience a été riche en apprentissage et en émotions. Je n’oublierai jamais les personnes avec lesquelles j’ai partagé cette étape de ma vie. Toutes étaient des femmes extraordinaires et généreuses. Je garde un beau souvenir de cette expérience et de ces personnes. Je suis fière d’avoir fait partie de cette belle histoire qui se poursuit encore à ce jour. Quarante ans plus tard, malgré les avancées de la condition féminine, les défis demeurent et l’engagement est encore nécessaire. Je souhaite que les jeunes femmes continuent la lutte qui mènera vers l’égalité entre les femmes et les hommes de notre société.

Isa Iasenza

Co-fondatrice du Centro Donne Montréal et membre du conseil d’administration de 1978 à 1984

Montréal, juin 2018